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Sarah
Publié par Mjulianie le 27/9/2009 (175 lus)
 Sarah
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Née le 02 avril 1973 à Saint Etienne (42)                                  



La tombe et le cerisier

 

 

 

 

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Le temps était frais, je me souviens du jardin.


Un grand cerisier prenait la place de l'entrée de la Cure, dans cette maison de mon enfance où nous occupions toute la place sauf cette petite partie du rez-de-chaussée. Chaque semaine, les enfants du village traversaient le jardin, nous faisant un clin d'oeil au passage, pour entrer dans ce couloir sombre et frais où le catéchisme avait lieu.


De catéchisme nous étions dispensées, et les autres du village selon qu'ils étaient adultes ou enfants nous regardaient de travers ou nous enviaient.

Cette maison, c'est celle de mon enfance. Ce village, c'est celui des jours de liberté, où nous courrions dans les ruelles, le regard accroché à nos montres et aux échéances régulières de retour à la maison fixées par nos parents.

 

Le chemin qui mène au cimetière, cent fois je l'ai parcouru, avec d'autres enfants, avec ce grand-père qui n'était pas le mien mais que j'aimais tant, qui avait donné des coloquintes à ma sœur  que j'enviais tellement pour cette chance exotique... Avec cette femme que nous accompagnions jusqu'à ses arbres fruitiers, ou fleurir une tombe. Jamais je n'ai senti le moindre malaise dans ce cimetière, juste une tranquillité sous les arbres pendant que cette femme priait son mari mort depuis longtemps, grattait cette tombe, arrosait. Je me souviens du robinet où elle allait remplir son arrosoir, je me souviens de ce grand trou un peu inquiétant dans lequel étaient abandonnées toutes ces fleurs artificielles cuites par le soleil, sans plus de couleurs que celles des souvenirs, des vieux souvenirs qui s'estompent.

 

Sans doute est-ce pour cela que j'aime aujourd'hui les cimetières, qu'ils me parlent tout bas dans le bruissement des feuillages qui les protègent, que les tombes me racontent leurs histoires doucement, celles de familles entières dans un même tombeau, celle de l'enfant mort trop tôt, celle de la jeunesse fauchée trop vite. Le pas est lent, forcément lent, le rythme s'apaise, les voitures peuvent passer tout près, on ne les entend plus vraiment. Le monument aux morts vous ramène à une page de vos livres d'histoire d'enfance, le drapeau qui tangue au vent vous rappelle cette page du dictionnaire que vous aimiez tant déchiffrer, cette page pleine de couleurs de tous pays ; tous ces drapeaux évoquant des bateaux, des voyages, des aventures, des livres lus et relus.

Les graviers sont familiers sous vos pieds, quel que soit l'endroit, tout comme les croix de travers, trop usées par le temps, les détours, les monuments monumentaux tout de marbre rutilant, les tombes modestes et touchantes parce que fleuries avec soin, avec affection, avec comme une fine, très fine broderie de nostalgie et de souvenirs.


Vous y avez même fait un voyage scolaire, dans un cimetière. Le Père Lachaise et ses célébrités, avec un professeur de français que vous n'aimiez pas, trop de monde dans les allées, trop de bruit propagé par cette horde d'adolescents mal fagotés, mal motivés... Vous n'aviez pas aimé, parce que vous en aviez vous aussi fait un jeu, comme les autres, et que vous ne vous étiez pas aimée pour cela. Vous n'aviez pas profité du voyage. Mais le soir au théâtre vous avait enchanté et fait oublier la mésaventure.


Les Trois Sœurs de Tchekhov avaient consolé cette petite partie de vous qui avait failli. Vous avez encore, bien des années après, ces mots à l'esprit, ces quelques phrases de Tchekhov qui s'étaient comme imprimées dans votre être tout entier.

« La musique est si gaie, si encourageante, et on a envie de vivre. Oh ! Mon Dieu ! Le temps passera et nous quitterons cette terre pour toujours, on nous oubliera, on oubliera nos visages, nos voix, on ne saura plus combien nous étions, mais nos souffrances se changeront en joie pour ceux qui viendront après nous ; le bonheur, la paix régneront sur la terre, et on dira du bien de ceux qui vivent maintenant, on les bénira. Oh, mes sœurs chéries, notre vie n'est pas encore terminée. Il faut vivre ! La musique est si gaie, si joyeuse ! Un peu de temps encore, et nous saurons pourquoi cette vie, pourquoi ces souffrances... Si l'on savait ! Si l'on savait ! »

 

Se promener dans un cimetière, c'est toujours pour vous un voyage. Celui de votre enfance où vous fleurissiez des tombes inconnues, grattiez des noms empreints de mousse tenace. Le voyage de l'histoire de ces hommes, de ces femmes, de ces familles inconnues et pourtant proches de vous. Vous ne voyez pas d'assassin dans les cimetières, pas de menteur, pas de femme infidèle, d'enfant battu.

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Vous n'y voyez qu'un espace qui permet au temps de se reposer, lui aussi, de s'arrêter dans sa course folle pour se retrouver là où chacun finit, dans cette terre qui longtemps nous a nourris mais qui peine aujourd'hui à encore nous satisfaire, tant nous lui avons pris sans même lui demander.

 

Vous pourriez passer de longues minutes à contempler une tombe, une statuette, une plaque avec un message naïf, une illustration religieuse ou même un dauphin. Vous pourriez vous asseoir mais vous n'osez pas, de même que vous veillez à ne pas empiéter sur une tombe mal délimitée en traversant une allée, un coin de cimetière en friche. Ce sont les plus beaux, ces coins abandonnés depuis longtemps, dont plus personne ne s'occupe, parce que peut-être plus personne n'est là pour le faire. La terre y est tassée par les pas de ceux passés avant vous, il y a des creux et des bosses, des pots cassés et des fleurs séchées par le vent et les années, et puis ces cœurs  de céramique, ces inscriptions anciennes qui encore vous racontent une histoire qui n'est pas la vôtre mais qui vous ressemble, parce que tellement humaine, tellement vierge de tout à priori, de toute connaissance qu'elle ne peut qu'être belle.


Vous y voyez aussi les Trois Sœurs  de Tchekhov, vous y voyez les amis inconnus de Supervielle, les personnages de Prévert, le Diable et le Bon Dieu de Sartre, tous ces amis de votre adolescence qui, s'ils se sont faits discrets au fil du temps, sont toujours là.


Et si vous ne pensez pas à vos morts, à ceux qui sont nichés au creux de vos souvenirs, de vos douleurs, vous savez, vous sentez avec force leur présence en ces moments-là. Louise est bien là, vous vous souvenez de ce cœur de soie piquée de roses blanches que vous aviez choisi pour elle.


Les caveaux de famille sont juste là, tout près, ceux découverts au presque hasard d'une de ces promenades, cet autre dans lequel repose votre frère et vos grands-parents... Cet autre encore où grand-père et petite-fille ont échappé de peu à la fosse commune...


Vos morts sont un peu partout. Et vous, où serez-vous ?   
 

 

 

Texte collecté lors de notre concours d'écriture "mes histoires, mes souvenirs" 2009

 

 


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Auteur Conversation
demian
Posté le: 6/5/2010 13:18  Mis à jour: 6/5/2010 13:18
Webmestre
Inscrit le: 23/12/2008
De:
Envois: 159
 _RE Sarah
Ce texte vient du concours d’écriture organisé par Histoires et Souvenirs début 2009.
Et encore merci à tous les participants.
En vedette !
 Jérémy
 jeremy 

 

 

 

 

 

Né le 24 novembre 1989 à Carpentras (84)                                     

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Marcelle
 marcelle_c 

 

 

Née le 28 novembre 1931                            



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