Mes parents se sont mariés dans le Gard, à Cornions, du côté de Barjac. C’est un très beau village. Ma mère était née là. Mon père travaillait pour mes grands-parents. Ma mère était plutôt d’une famille bourgeoise. Mon père, lui, était l’aîné de treize enfants, il avait beaucoup souffert. Je n’aime pas trop en parler. Il s’est élevé dans la vie ; il a eu beaucoup de mérite. A neuf ans, il était déjà placé dans une ferme. Il ne savait ni lire ni écrire, rien. Il a appris tout cela une fois qu’il est entré à la SNCF. Petit à petit, il est monté, jusqu'à devenir conducteur de travaux. Il lui manquait une jambe, mais il n’avait pas peur de descendre dans les remblais. Ses beaux parents ne le voulaient pas comme gendre, il n’était pas assez bien. Longtemps après le décès de mon père, je suis allée dans ce village, et j’y ai rencontré des gens, dont un monsieur qui avait été amoureux de ma mère, et qui, en parlant me disait : « Ton père, on l’appelait ‘’le poil rouge’’. » Mon père était roux. Et il lui en voulait ce bonhomme, alors que mon père était déjà décédé depuis un moment.
Mon père s’est engagé pendant la guerre, en 44 ou 45 ; il s’est engagé comme volontaire, et il y a perdu une jambe. Il était amputé de guerre. J’étais en adoration devant mon père. J’aimais ma mère, mais quand j’ai perdu mon père, j’ai maigri de dix kilos en un rien de temps, tellement j’ai eu du chagrin. Ma fille aînée était comme ça avec son père. Quand elle c’est mariée, elle ne voyait que par lui. Elle disait à son mari : « Mon papa, il fait comme ça ; mon papa, il sait faire ça ». Mon gendre a était brave de le supporter.
Ma mère était gentille, je l’ai beaucoup aimée aussi, mais elle n’avait pas les qualités que mon père avait. Il était très sociable, il aimait les gens, il aimait inviter du monde, avoir du monde autour de lui, beaucoup de jeunes. En étant huit, mes frères avaient beaucoup de copains. Mon père recevait tout le monde avec grand plaisir. Il jouait aux cartes, on chantait une partie de la nuit. C’était mon père, il était comme ça.
Après Colias, nous sommes partis du côté de Montpellier. Là, j’ai encore un frère qui est né. Ensuite nous sommes partis dans les Cévennes, du côté de Saint ambroix, à Clet, à côté de Besseges, où j’ai passé mon enfance et commencé ma scolarité. Là, il y en a deux qui sont nés. Un qui n’a pas vécu longtemps - six mois – puis, il en est né un autre. Ensuite, nous sommes remontés dans le Gard, à côté de Bagnols–sur-Cèze, à Orsan, jusqu’à mes 14 ans. C’est là qu’est née une de mes sœurs. Et après, nous sommes partis sur Avignon, où est née ma dernière sœur. Quand on est jeune on aime bien le changement, et puis on était obligé de suivre les parents.
J’avais six ans environ et je commençais juste l’école. Nous étions toujours dans les Cévennes, et j’ai eu le bonnet d’âne. J’ai fait le tour avec le bonnet d’âne et je n’étais pas fière. Je ne l’ai plus jamais eu. Je ne sais plus trop pourquoi je l’avais eu, mais je n’étais pas fière du tout !
Pendant la guerre, nous étions à Orsan. Ma mère tenait un passage à niveau. La gare était juste à côté, et quand ça été la débâcle, je me demande comment ma mère a survécu. Le passage à niveau s’ouvrait à la manivelle. On ne le fermait qu’à l’arrivée d’un train. Quand ma mère fermait le passage à niveau, elle était obligée d’enlever la manivelle, parce que les allemands, en pleine débâcle, voulaient à tout prix ouvrir le passage à niveau pour partir, et ma mère ne voulait pas les laisser passer quand un train arrivait. Et bien, ils l’ont mise en joue je ne sais combien de fois. J’avais un petit frère qui avait sept ans à l’époque, et dans la cour, il jouait au soldat. Quand les trains - plateaux, remplis d’allemands, passaient, il faisait semblant de tirer dessus avec un bâton. Plusieurs fois, il a été mis en joue. Ils auraient pu tirer ; à l’époque c’était des fanatiques. Il y en avait des gentils : ceux un peu plus âgés; ils souffraient autant que nous. C’est les jeunes qui étaient très remontés, les jeunesses hitlériennes. C’était des jeunes qui étaient manipulés.
En 45, j’avais treize ans. Ma mère travaillait : elle tenait encore un passage à niveau. Elle a pratiquement toujours travaillé à tenir des passages à niveau. Mon père travaillait de son côté, et elle du sien. Mes frères étant en âge de travailler, ils travaillaient dans les bois, pour des scieries. Et moi, je faisais les courses. Je découpais mes tickets. On ne risquait pas de me voler à l’époque, même si je n’avais que 13 ans. J’allais chercher le pain, la viande quand c’était le moment, parce que ce n’était pas tous les jours qu’il y en avait. Et puis je partais dans les fermes, de partout, chercher des lapins, des poules, des œufs, tout ce que l’on pouvait trouver à l’époque. J’en ai fait des kilomètres !
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