Tu es là depuis le début. Depuis le premier jour de ces six derniers mois qui ont été dans ma vie comme une interminable et épuisante marche pieds nus dans un champ de lave, un champ de mines, un no man's land dont je ne vois pas la frontière. J'y suis seule parce que personne ne peut m'y accompagner. Mais vous êtes plusieurs à venir me soutenir, l'espace de quelques heures, chacun à votre rythme de temps et de coeur, et ma solitude se fait alors plus douce. Et parmi vous, il y a toi. Papa. Cela fait six mois, déjà; tu as accouru dès que tu as appris l'accident. On a souvent été nombreux, ces premiers jours, en cet été rayonnant, sur la terrasse de la maison. On faisait café sur café, on attendait, on parlait, on pleurait. Ma douleur était encore en gestation; elle attendait le moment propice pour éclater, elle attendait que je sois seule pour se lancer et me déchirer le ventre, comme un monstrueux accouchement sans péridurale. Mais ces premiers jours-là, vous étiez tous si présents. Il régnait autour de nous une chaleur presque incongrue mais si bienfaisante, qui atténuait en moi la conscience du drame qui était venu briser, au milieu de ma vie, ce que je pensais enfin être une sorte acceptable de bonheur. Cela fait six mois. La douleur a fini par se faire moins violente. En réalité, ce sont ses à-coups qui s'espacent; aujourd'hui, elle est comme intégrée à chacune de mes cellules. Elle a pris possession de moi. Je serpente entre les pics de la route qu'elle me dessine à son gré pour essayer de ne pas me blesser davantage; je suis en cicatrisation chronique. Lui, précisément, ne parvient pas à cicatriser. Dans le couloir de cet hôpital où tu m'as rejointe, je t'apprends le verdict des médecins : son escarre n'est pas en bonne voie, il doit rester encore une semaine couché sur le ventre. Une semaine qui viendra s'ajouter aux deux déjà passées ainsi; et je suis quelque part reconnaissante aux soignants de lui avoir fait croire chaque lundi que le vendredi suivant, il pourrait enfin retourner dans son fauteuil. Un fauteuil roulant qui lui apparaît aujourd'hui comme un Eden inaccessible, alors qu'il y a six mois, il aurait hurlé si on lui avait dit qu'il y finirait sa vie. Mais l'hôpital fait relativiser; il y a une hiérarchie, même dans l'horreur. Et le voilà désespéré, misérablement allongé depuis plus de quinze jours, à la merci d'un staphylocoque microscopique autant que de la détresse qui a envahi ses pensées. Tu es resté avec lui quelques minutes pendant que j'allais voir l'infirmière. Je te rejoins dans le couloir, à la porte de sa chambre, alors que tu en sors en lui lançant un dernier sourire avec toute la chaleur dont tu te sens capable. Je sais que cela t'est difficile; ça l'est pour tout le monde. Avant d'entrer dans la chambre d'un malade, chacun, à sa façon, se compose une figure. Et la porte refermée, le masque tombe, avec autant de douleur que de soulagement pour celui qui l'a porté. C'est ce que je lis soudain sur ton visage : tes traits se défont comme ceux d'une statue de cire en plein soleil. Tu me regardes, brièvement - on ne se regarde pas beaucoup dans les yeux, toi et moi, depuis toujours - puis ta bouche se plisse, tes yeux se ferment et tu fonds en larmes en murmurant C'est si dur ! Et moi ... ET MOI ? oui, moi, qui pendant des années, ne savais même pas regarder mon père en face, moi qui ne lui avais jamais dit combien je l'aimais, moi qui ne pouvais pas lui prendre la main, moi qui m'étais toujours sentie mal à l'aise auprès de lui, moi qu'il intimidait, moi qui me sentais parfois si loin de lui, je l'ai pris dans mes bras, et je l'ai serré de toute la force de mon amour, et je lui ai dit Papa, ne pleure pas ... |