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Mathilde
Publié par Mjulianie le 15/6/2009 (266 lus)
Mathilde
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Née le 03 juillet 1957 à Saint Nazaire



Tant qu’y a d’ la vie … 

 

 

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« Vous n’êtes pas la première, et vous ne serez pas la dernière ».


Mes yeux ne quittent pas la poche de sa blouse. Docteur Pignard, radiologue. Je lis encore, radiologue. Pas de doute, c’est bien un toubib. Je n’arrive pas à croire ce qu’il vient de me dire, et surtout la désinvolture avec laquelle il vient de me livrer le paquet ! Je suis liquéfiée et ramollie par l’annonce terrible et irréversible de ma maladie. Je reste prostrée face aux clichés, en noir et blanc, plaqués sur la vitre lumineuse, d’un bleu glacial.


Telle la rock star du service de sénologie, le Docteur se tient à présent, planté, face à mes radios, jambes légèrement écartées, micro en main.


« Cher confrère, je vous adresse madame… ».

J’y comprends rien. On ne comprend jamais rien à leur jargon qu’ils se plaisent à nous étaler sous le nez en de pâteuses et scientifiques tartines. Seuls quelques mots me donnent l’ampleur de la situation : « atypique » et « péjoratif ». Hum, c’est pas bon, que j’ me dis. Nous sortons. Le couloir. Mes pas font un drôle de bruit mou et étouffé. Il me semble marcher sur un tapis de chamallows. J’ai l’impression de m’enfoncer dans le lino orangé. Les blouses que je croise me font l’effet de fantômes, volatiles et flottants, dans leurs blouses blanches légères. Grands oiseaux de malheur ! Le secrétariat. Une jeune « blonde à forte poitrine » me dit en souriant.
« A partir de maintenant, vous êtes à cent pour cent, autrement dit, l’ambulance, les rendez-vous, tout sera gratuit pour vous ! ».  C’est tout juste si elle n’ajoute pas un « vous en avez de la chance ! », guilleret et jovial.

 


Déjà, le Docteur Pignard est reparti annoncer ses terribles verdicts à de nouvelles victimes. Sa blouse déboutonnée flotte et vient frôler les murs du couloir. Ses chaussures à semelle de crêpe font entendre, à chacun de ses pas, un couinement aussi insupportable que celui du couteau dans le fond de l’assiette. Ce satané crissement aigu me met les larmes aux yeux. Je me retrouve là, abandonnée, seule, au milieu de cet interminable couloir. Je pleurniche comme une môme. C’est idiot. J’arrive pas à m’arrêter ! Et subitement, il me semble entendre de loin une petite ritournelle, « j’ voudrais bien, mais j’ peux point ! ». Je me surprends à la lalaler du bout des lèvres. « J’ voudrais bien, mais j’ peux point »…peu à peu, mes larmes s’arrêtent de couler. Merci la Cordy, magique ! C’est pas le moment de m’écrouler. Je n’en ai pas le droit, pas le choix. A la maison, m’attendent deux adolescents, pleins de fougue et d’énergie, et un mari que l’ombre d’une blouse blanche panique au plus haut point, et là je me dis que ça va être dur à gérer. Chemin faisant, je me répète les mots et j’imagine la scène. Je révise, comme à l’école, et je peaufine mon annonce, afin qu’elle soit la plus douce possible. Pas le droit de me planter !

 

Une fois arrivée à la maison, les mots me viendront tout naturellement. Avec le recul, je me suis souvent dit qu’ils étaient peut-être un peu violents après tout. Mais je préférais, pour eux, pour moi, cette franchise et sans doute cette violence, à la sensiblerie et l’attendrissement qui ne manqueraient pas de faire leur apparition si je me laissais aller à l’émotion et la douceur.
« Ce n’est pas un kyste, c’est un cancer du sein. Je pars pour l’hôpital après-demain. J’ai juste le temps de boucler une petite valise avec mes affaires… ».
Je  lance  volontairement  une  phrase  longue, sans  fin, pour  que  personne  ne  puisse l’interrompre. Je ne nous laisse pas le choix ! Je refuse que l’un de nous soit envahi par la peur et les pleurs. Je suis, dès le début de cette aventure, dans l’action et la mobilisation, et j’entraine tout mon petit monde avec moi. Il y a tant à faire ! Le lendemain, la coiffeuse me conseille de passer par ce qu’elle nomme « la phase intermédiaire ».

 

J’ai du mal à comprendre. Ma fille Isabelle, a tenu à m’accompagner. Je me demande si c’est une bonne idée. Les mains de la coiffeuse se baladent sur ma tête comme des petites poules d’eau du marais, sautillantes et vives. Le « couic couic » de ces ciseaux experts m’effraient un peu. Ça va à une vitesse là-haut ! Je préfère ne pas me regarder dans la glace. Dans mon dos, la chute de mes cheveux me chatouille un peu. En ce septembre encore très chaud et estival, j’ai mis une robe aux fines bretelles. En dégoulinant sur mes épaules, les longues mèches noires, assaillies et ravagées, se laissent choir en d’inexorables cascades. En cinq minutes je passe de deux tresses de quatre vingt dix centimètres à la Pocahontas, à cette coupe très masculine. Je sens l’air caresser l’arrière de ma nuque. Une sensation qui m’était jusqu’alors inconnue. Pas désagréable du tout !

 


Je sors du salon. J’ai l’impression d’être complètement nue. Jamais je n’ai eu les cheveux aussi courts. J’ai perdu mon identité, ma spécificité, ce qui faisait qu’on me reconnaissait de loin. Je me dis que je ne suis plus moi, et que comme il y a des sans papiers, il y a des sans cheveux. On m’a sorti de mon corps, je suis une étrangère pour moi-même. Si je ne me reconnais plus, les autres ne me reconnaitront pas non plus. Cette idée me taraude et me fait peur. Le sourire doux et câlin d’Isabelle me donne du courage. Je décide, enfin, de me regarder dans une vitrine. Je tourne un peu la tête, droite, gauche, pas si mal après tout. Comment ça pas si mal ? Je me trouve belle. Jamais je n’aurais pensé dire ça un jour : je suis belle sans ma lourde tignasse brune espagnole, souvenir passé de mes origines. Je réalise subitement que derrière la vitre, les clients du café me singent gentiment et me sourient.

 


De retour à la maison, je constate dans la salle de bains, à la faveur d’un éclairage peu flatteur,
l’horreur de la mutilation capillaire. Plus jamais, en me coiffant, je ne ferai donc ce geste long et ample, du haut du crâne jusqu’aux pointes de mes cheveux, là, sur mes cuisses. Je suis mutilée ! Ce n’est qu’un avant-goût de ce qui m’attend ! Une mise en bouche, violente et agressive. J’aurais souhaité une entrée en matière plus en douceur.


 

Le lendemain, première séance de chimio. Quatre heures d’ennui, morose, morbide, et silencieux. Je hais ce silence qui me rappelle à chaque instant ce que l’infirmière me colle dans les veines. Taxotère. Zophren. Fec 100. Ça porte des noms barbares, et il parait que ça va me sauver la vie ! Bien obligée de leur faire confiance ! Une nouvelle de Horacio Quiroga me revient en mémoire. Cette impression de complot autour de soi. Ils veulent tous ma peau ! C’est quoi cette chimio ? Des images me viennent, subites et agressives. Je ne suis pas comme ça habituellement. Il faudra que je gomme ce mot-là de mon vocabulaire. Plus rien désormais ne sera « habituel », tout me sera étrange, étranger et déroutant.


Deux jours plus tard, à mon réveil, je constate avec effroi que mes cheveux ont abandonné ma tête et sont là, allongés mollement sur mon oreiller. Je leur adresse un dernier adieu. Je réalise la stupidité de la situation : je dis « au revoir » à mes cheveux que je balance au fond de la poubelle. « Bac + 5 » et je parle à mes cheveux !

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Décidemment ça va pas la tête ! Ah non, ça, pour ne pas aller, elle ne va pas, c’est une évidence ! Je comprends, à mon corps défendant, la grande thèse selon laquelle le froid arrive par la tête. Ma première nuit au pays des skinheads est polaire ! Mes amies ont du mal à se représenter la bise glaciale qui balaie mon crâne. Je frissonne et j’en ai mal aux mâchoires tellement je claque des dents. Le bandeau de nuit ne sera pas du luxe, si je ne veux pas mourir congelée.
Un nouveau-né, voilà ce que je suis, un nouveau-né chauve et grelottant. Une nouvelle vie m’attend. Désormais je ne serai plus la même. Forcément, toutes ces épreuves, chimio, mammectomie et rayons, ça vous change une femme !


Je suis née une première fois le 3 juillet 1957, et une seconde en ce 10 septembre 2007, lorsque la première goutte de chimio a circulé dans mes veines, m’apportant la vie, la guérison. Tant pis pour les cheveux ! Pendant un an j’ai été la Yul Brynner du quartier.
Depuis peu, mes cheveux repoussent, fins et délicats. Moi, je suis beaucoup plus forte et plus solide qu’avant. Je me dis, avec un petit sourire au coin des lèvres, que lorsque ce satané crabe pointe le bout de ses pattes, il faut savoir garder …la tête froide ! Non, rien n’a jamais entaché ma bonne humeur. J’en prenais des doses maximum tous les jours, c’est sans doute ce qui m’a permis de tenir, contre vents, marées et bise polaire.

 

 

 

----  FIN ---- (du texte, mais mon histoire, elle, est sans fin…)

 

 

 

 
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Texte collecté lors de notre concours "mes histoires, mes souvenirs" 2009


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Auteur Conversation
demian
Posté le: 26/4/2010 11:24  Mis à jour: 26/4/2010 11:24
Webmestre
Inscrit le: 23/12/2008
De:
Envois: 159
 _RE Mathilde
Ce texte vient du concours d’écriture organisé par Histoires et Souvenirs début 2009.
Et encore merci à tous les participants.
En vedette !
 Jérémy
 jeremy 

 

 

 

 

 

Né le 24 novembre 1989 à Carpentras (84)                                     

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 Mustapha

 

 mustapha 

 

 

Né le 9 juin 1962 à Sidi Slimane (Maroc)                 



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